Lorsqu’un jeune homme, Jonathan Harker, part en destination de la Transylvanie pour négocier la vente d’une maison avec le comte Dracula, sa femme Lucy s’inquiète pour sa sécurité.

Bram Stoker et Friedrich Wilhelm Murnau ont révolutionné la figure du vampire dans leurs médiums respectifs tout en s’appuyant sur la même base. Il faut donc indubitablement faire preuve d’audace pour réaliser un remake de Nosferatu, puisqu’il s’agit de se confronter non pas à un, mais à deux monuments. Werner Herzog ne manque pas de culot et, alors qu’il aurait pu être dévoré par l’ombre de ces maîtres, son entreprise audacieuse est parvenue à s’en extirper pour façonner sa propre obscurité.
Werner herzog, le vampire
Nosferatu, le vampire, bien qu’il soit une adaptation officieuse du Dracula de Bram Stoker, possède une identité qui lui est propre. C’est le même constat que l’on peut faire avec Nosferatu, fantôme de la nuit, car, bien qu’il soit un remake proche de son modèle, il présente des divergences notables.
L’intrigue est effectivement la même et, visuellement, le film reste proche de son prédécesseur, allant jusqu’à réutiliser certains plans. Toutefois, ce n’est pas la même œuvre. Herzog s’est approprié le matériau original comme s’il l’avait vampirisé.
Son Nosferatu est un film romantique, baigné de couleurs froides et de brume, envahi par un mysticisme malsain. Ce qui rappelle Murnau, comme le contraste entre l’ombre et la lumière ou l’esthétique gothique, n’est plus qu’un fantôme.
Le métrage de Herzog possède une beauté morbide digne d’un songe. En effet, on se laisse séduire par ce qui s’y déroule, comme si nous entrions nous aussi dans un monde dépassant toute forme de logique. La science n’a plus sa place ici, comme en témoigne Van Helsing — dont la présence est inédite —, constamment écarté tout au long du film et qui, lorsqu’il prend finalement possession du cadre, accomplit une action illogique. Si même lui est soumis à l’absurde, on ne peut plus croire en rien ni en personne.

De la vie à la mort, et entre les deux
Le passage d’un état à un autre était l’élément central du film de Murnau, et c’est tout autant le cas chez Herzog. En 1922, c’était la nature dans son ensemble qui incarnait cette idée. En 1979, c’est plus particulièrement l’eau.
Elle change d’état au cours du métrage, passant d’un courant calme et ordonné en ville à un torrent mouvementé et irrégulier à l’extérieur. Ainsi, à l’instar du film de Murnau, lorsque le comte arrive en ville, l’eau disparaît. Le vampire symbolisant la mort, le symbole de la vie s’efface.
Ce changement est également perceptible dans la caméra, tantôt posée sur un pied, tantôt portée à l’épaule. Cela marque notamment un trouble de la réalité, comme lorsque Lucy discute avec Van Helsing.
Le passage d’un état à un autre s’exprime enfin à travers les décors. Comme dit précédemment, la ville est ordonnée, mais lorsque Jonathan Harker s’enfonce dans la nature, traverse des grottes et escalade des montagnes, cela donne l’impression qu’il passe d’un monde à un autre.
Ce sentiment est d’autant plus fort lorsque les deux états se confrontent au sein d’un seul et même plan. On peut l’observer lorsque Harker dîne avec Dracula, quand ce dernier entre dans la chambre de son invité ou encore lorsque Lucy lit devant son mari. Dans ces plans, deux pans de réalité sont juxtaposés, ce qui procure un sentiment à la fois fascinant et étrange. Herzog montre alors qu’il a bel et bien compris le film de Murnau et qu’il est même allé au-delà des thèmes qu’il développait.

un comte tragique
Si nous devions citer une différence majeure entre les deux Nosferatu, ce serait le comte. Le vampire interprété par Klaus Kinski reprend le design iconique de celui incarné par Max Schreck, mais, au niveau du caractère, les deux monstres divergent.
Chez Herzog, nous sommes face à un héros romantique souffrant aussi bien de ne pas pouvoir mourir que de n’avoir jamais été aimé. Dracula est à l’image de son château : en ruine. Il sème la destruction sur son passage, en particulier lors de son arrivée en ville, qui s’accompagne d’une certaine folie qui est non sans rappeler Le Septième Sceau d’Ingmar Bergman.
Nommé le « maître des rats », ce surnom est une malédiction pour lui. Là où le comte passe, ces rongeurs prennent la place des hommes, comme il est possible de le voir dans un raccord plastique où l’on passe de personnes cherchant à fuir une pièce à des rats.
Dracula est un être qui souhaite trouver la lumière, mais qui est voué à rester dans l’obscurité. Dans le noir, son visage pâle ressort du cadre tel la Lune, renforçant à la fois son appartenance à la nuit et le mysticisme qui entoure son personnage. Il trouvera malgré tout la lumière aux côtés de Lucy dans un amour macabre qui participe à l’éloignement du film par rapport à l’œuvre originale.

l’amour impossible entre le soleil et la lune
Lorsque Dracula et Lucy se rencontrent, la jeune femme regarde son miroir tandis que l’ombre du vampire plane derrière elle. Cette séquence, et ce plan en particulier, soulignent la dynamique très ambiguë entre les deux personnages. La preuve en est que Lucy est assimilée à un chat tandis que le comte est identifié à un rat, deux animaux antagonistes qui demeurent malgré tout liés.
Se rejoignant dans la pâleur de leurs visages, c’est surtout sur le plan émotionnel qu’ils sont proches, puisqu’il s’agit de deux personnages abandonnés par l’amour. On le comprend dès le début à travers la distance qu’impose Harker à Lucy. Durant le petit déjeuner, il s’éloigne d’elle et, lorsqu’il part, on ne ressent aucune tristesse de sa part. Cela ne signifie pas qu’il ne l’aime pas, mais on a le sentiment que le travail passe avant tout. Dracula et Lucy ne formant qu’un, il n’est d’ailleurs pas étonnant que cette même distance soit observable lorsque Harker rencontre le comte.
De retour en ville, cela se confirme, car l’homme oublie sa femme, ce qui la pousse dans les bras du vampire. Les deux étant en manque d’amour, ils se rapprochent fatalement.
S’il y avait déjà un rapprochement chez Murnau, celui-ci est beaucoup plus explicite ici, avec une relation consentie et très sensuelle où les deux êtres cherchent à combler un vide en eux. Le plan sur leurs cadavres, avec Lucy en hauteur, baignée par la lumière du Soleil, et le comte étendu au sol dans l’obscurité, montre qu’ils étaient les deux faces d’une même pièce. Harker leur survit alors, lui qui a délaissé l’amour pour entreprendre le même parcours que Dracula et se rendre compte, avec le temps, de l’étendue de sa bêtise.
Nosferatu, fantôme de la nuit est le chaînon manquant entre Dracula et Nosferatu. Se nourrissant aussi bien de l’un que de l’autre, le métrage de Herzog se métamorphose en une œuvre unique, dominée par ses propres démons. Ces derniers viennent à notre rencontre sous un voile étrange avant de se révéler à nous dans toute leur humanité. Celle-ci fait écho à la nôtre, et c’est là toute la prouesse de Herzog avec ce remake.
17 janvier 1979 en salle | 1h 47min | Epouvante-horreur
Date de reprise 25 février 2026
De Werner Herzog | Par Werner Herzog
Avec Klaus Kinski, Isabelle Adjani, Bruno Ganz
Titre original Nosferatu – Phantom der Nacht

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