Nosferatu le vampire – le fantôme des maux allemands

En 1838, le clerc de notaire Hutter est envoyé en Transylvanie chez le comte Orlok, le vampire Nosferatu. Celui-ci sème la terreur et la peste dans un village voisin, avant de tenter de séduire Ellen, la fiancée de son invité. Mais la lumière de l’aube lui sera fatale.

Avec Dracula, Bram Stoker a créé un personnage légendaire qui restera à jamais une icône. Difficile de croire qu’une copie de celui-ci soit presque aussi connue. Pourtant, Friedrich Wilhelm Murnau y est parvenu en 1922 avec Nosferatu le vampire.

Entre similitudes et divergences

La première adaptation de Dracula n’en est pas vraiment une, ce qui implique qu’il y a plusieurs changements. Le principal réside dans la narration, avec un prologue à Wisborg — une ville fictive —, une partie au château aussi courte que le voyage est long et un passage urbain qui diverge fortement du roman. On conserve néanmoins dans cette adaptation officieuse l’aspect épistolaire du roman, bien qu’on soit presque face à un found footage énigmatique, étant donné que le narrateur est inconnu.

Concernant les personnages, il existe une dualité entre Hutter et le comte Orlok. La lumière se confronte à l’obscurité, la vie à la mort, la proie au chasseur… et les deux sont même voisins. Cette confrontation est perceptible lorsqu’ils se dirigent vers Wisborg, puisque l’on assiste à un montage alterné de leurs voyages respectifs.

Au centre de cette dualité réside Ellen qui, bien qu’elle ne soit pas aussi présente que dans le roman ou dans d’autres adaptations, est la passerelle entre les deux. En effet, durant ce voyage, elle patiente, mais on ne sait pas si elle attend Hutter ou le comte.

Ce questionnement symbolise l’état entre la vie et la mort dans lequel elle se trouve. Éprise de Hutter le jour et contrôlée par Orlok la nuit, elle semble emprisonnée sur cette plage peuplée de croix dans laquelle elle se balade, ce lieu à la croisée des mondes. Étant le seul personnage à voguer entre ces deux états, Ellen est naturellement celle qui résout l’intrigue en se donnant au vampire.

l’ombre du vampire

La figure du vampire est assimilée à celle d’un prédateur, chose que Nosferatu appuie — un peu trop, il faut l’avouer — en établissant des parallèles avec d’autres animaux, tels que l’araignée.

La filiation la plus signifiante est cependant celle avec la plante piranha. Le métrage s’ouvre sur un environnement bucolique qui, à mesure que l’on se rapproche du château du comte, devient plus aride. En arrivant à Wisborg, le monstre amène avec lui sa propre terre afin de contaminer l’environnement. La ville devient ainsi davantage urbaine et, surtout, anxiogène.

Le rapport avec la plante piranha est bien sûr plus direct dans sa relation avec ses victimes, puisque Orlok enferme ses proies. Hutter en est l’exemple parfait, lui qui est emmené par le comte dans un couloir où surviennent de nombreux surcadrages. L’emprise du vampire est ainsi perceptible dans les décors. Son habitation à Wisborg possède notamment un motif de fenêtre qui revient constamment et témoigne de sa domination.

Le bateau dont il prend possession constitue une expérience témoin de sa dangerosité. Si, au début, nous apercevons clairement la proue, celle-ci devient noire lorsque tout l’équipage meurt. Ainsi, lorsque le bateau arrive en ville, l’embarcation semble recouvrir Wisborg, comme si la cité était dominée par la puissance d’Orlok. Néanmoins, c’est en sortant de son pot que la plante meurt, et c’est également le destin qui l’attend.

l’horreur séminal

Sorti en 1922, Nosferatu est un film âgé de plus d’un siècle. Son ancienneté pourrait laisser penser que sa portée horrifique est moindre. Pourtant, ce n’est pas le cas.

Certes, certains effets sont assez datés, tels que l’accélération de la pellicule ou le stop motion, mais, dans l’ensemble, cela reste très efficace. Cette efficacité est due à la simplicité de sa réalisation. La vision du comte au bout d’un couloir ou son redressement dans le bateau sont des images marquantes et intemporelles.

Évidemment, la puissance d’effroi du métrage provient avant tout de son caractère expressionniste. C’est l’un des films de cette période qui utilise le mieux les ombres, car celles-ci évoquent la présence surnaturelle du comte.

Puisqu’il est évoqué, impossible de ne pas souligner le design de ce dernier. « Iconique » est sans doute le mot qui le décrit le mieux et, à l’instar du lien entre Nosferatu et le roman de Bram Stoker, son apparence est probablement aussi mémorable que celle de Dracula.

un film prémonitoire

La date de sortie de Nosferatu est importante non seulement pour l’empreinte qu’il a laissée dans le genre horrifique, mais aussi pour comprendre son contexte de production.

Murnau a réalisé ce film quatre ans après la Première Guerre mondiale. Cette proximité temporelle fait que le métrage est imprégné de cet événement. Bien que Wisborg soit une ville fictive, nous sommes clairement en Allemagne et, plus précisément, dans un pays d’avant-guerre. Le trouble que connaîtra la ville naît d’une signature entre Hutter et Orlok. À la suite de cet événement, qui causera bien des malheurs, vient la recherche d’un coupable.

Si celui-ci est trouvé et puni, il est difficile de ne pas voir, dans l’enchaînement de ces péripéties, non seulement les maux de l’Allemagne, mais aussi ceux à venir. C’est notamment ce que suggère Sigmund Kracauer dans son essai De Caligari à Hitler, où Orlok est décrit comme une figure prémonitoire du dictateur.

Si nous pouvons effectivement établir ce lien, c’est parce que Murnau est parvenu à capter le mal qui rongeait son pays et à le retranscrire en images.

Note : 4 sur 5.

Nosferatu reste encore aujourd’hui l’une des meilleures adaptations de Dracula. En insufflant au mythe le contexte historique et artistique allemand, Murnau y a fortement contribué. Sans ce métrage, l’imagerie du vampire ne serait sans doute pas tout à fait la même.

27 octobre 1922 en salle 1h 34min | Epouvante-horreur

De F.W. Murnau | Par Henrik Galeen

Avec Max Schreck, Greta Schroeder, Gustav von Wangenheim

Titre original Nosferatu, eine Symphonie des Grauens

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