Doté d’une ouïe exceptionnelle, un jeune accordeur de piano voit sa vie basculer lorsque son talent attire l’attention de criminels qui l’entraînent dans une série de cambriolages de plus en plus risqués. Malgré lui, il s’enfonce dans un engrenage dangereux qui pourrait lui coûter bien plus que sa liberté.
Que faire après avoir reçu un Oscar à 29 ans ? Que faire lorsque la réalité ne parvient plus à être une source de création ? Eh bien, pour Daniel Roher, il reste la fiction et l’amour purement adolescent qu’il éprouvait pour le cinéma. C’est dans cet état d’esprit que le réalisateur oscarisé a mis en œuvre Le Virtuose, un plaisir régressif qu’il a pris soin de peaufiner tel une partition. Accorder son instrument adolescent est une chose, mais bien en jouer en est une autre.
Robin des doigts
Le cinéma et la musique sont deux arts distincts, mais qui ont toujours été liés. Tous deux sont accessibles à tous, mais ils comportent des branches « réservées » à une certaine élite. Cependant, et Le Virtuose s’en porte garant, cette élite ne les apprécie pas toujours à leur juste valeur.
C’est le cas ici de la musique classique, que Niki, le protagoniste, vole aux riches pour la donner au peuple. Les clients du personnage et de Harry, son mentor, sont tous aisés et possèdent des pianos luxueux qui ne sont que du mobilier. La rue se réapproprie ses instruments, et en particulier le son, pour redonner à la musique sa mission essentielle : celle de rassembler.
C’est elle qui, à l’hôpital, donne du baume au cœur à Harry ; c’est aussi elle qui remplit d’humanité le salon de Ruthie, où Niki et elle mangent, ne laissant aucun vide dans le cadre. Le métrage devient ainsi, lui aussi, un vecteur de partage pour le spectateur, insérant la musique classique dans une œuvre mouvementée où les genres se mélangent. Le Virtuose est probablement trop généreux en ce qui concerne l’action et le suspense, mais, à la fin, on accepte volontiers le présent qu’il a su soutirer aux gens aisés.

un concerto libérateur
La musique ne peut pas rassembler s’il n’y a personne pour la créer, et Niki est celui qui le fait dans Le Virtuose. Souffrant d’hyperacousie, il parcourt le monde avec des bouchons et un casque aux oreilles, s’enfermant dans son propre univers. Le métrage renforce cette solitude lorsque l’homme accorde seul les pianos, à travers des plans d’ensemble qui traduisent sa psyché.
La musique apparaît ainsi comme un vecteur d’ouverture, d’abord avec Harry, puis avec Ruthie. Avec le premier, il entretient une relation qui s’apparente à celle d’un père et de son fils. Harry est un mentor musical et vital pour Niki, comme l’est Maissner pour Ruthie. Niki vit en quelque sorte à ses côtés le rêve que l’hyperacousie lui a retiré. Il y a forcément dans cette relation quelque chose de l’ordre de la succession, mais cela ne dépasse jamais le stade du symbole.
En effet, Harry disparaît après l’apparition de Ruthie. Se passer aussi vite de Dustin Hoffman est une grave erreur, que ce soit narrativement ou artistiquement, d’autant plus que l’acteur a fait le conservatoire avant d’entreprendre une carrière de comédien. Niki se retrouve donc très vite seul, avec Ruthie comme seul point d’ancrage, elle qui représente le présent que le protagoniste aurait souhaité vivre, bien qu’elle soit en réalité bien plus que cela.
Par ce passage d’une figure paternelle à une conjointe, le jeune homme sort du cocon familial, prend sa liberté et devient autonome. Sans s’en rendre compte, il vit son rêve, et c’est avec Ruthie qu’il parvient à profiter pleinement de la musique, même si cela n’aurait pas été possible sans l’existence de Harry. Cette liberté s’incarne dans le motif du cercle, présent lors de l’ouverture des coffres et lorsque Niki et Ruthie se rencontrent pour la première fois. Dans les deux cas, il y a une forme de libération, qu’elle soit familiale ou liée à son handicap : l’homme s’ouvre enfin au monde, jusqu’à un travelling circulaire final qui vient le souligner.

un mélange de partition très étudié…
« Accorder un piano, c’est mettre en ordre le chaos ». Cette phrase prononcée par Niki est représentative du film, aussi bien positivement que négativement.
Le Virtuose est bicéphale parce qu’il arbore à la fois le visage de Harry et celui de Ruthie. Harry a connu les années 1950, 1960 et 1970, ce qui fait que le métrage ressemble par moments à des œuvres de cette période. On y retrouve un côté comédie romantique new-yorkaise typique de ces décennies, auquel s’ajoutent une musique jazzy et un montage haletant qui donnent terriblement envie de vivre cette histoire d’amour.
Ruthie, quant à elle, prépare son examen et est par conséquent sous tension. Le Virtuose se balance ainsi entre les deux, en témoigne la fin qui condense très bien ces deux mondes.
Au milieu de ce mélange des genres, il y a évidemment Niki. Le film l’assimile à un thon passant d’un aquarium à un autre jusqu’à ce qu’ils se cassent, ce qui se produit réellement. Fini alors la comédie romantique sympathique, place au thriller suffocant. Le Virtuose réussit bien ce basculement, mais, tel un piano, il est rempli d’imperfections.

…au détriment des sensations
Pour Harry, la musique est faite de sensations. Cette maxime est littérale à la fin, mais elle l’est aussi en ce qui concerne le cinéma, et de ce côté-là, on en manque un peu.
Il est ici question de sensation émotionnelle et non technique, puisqu’il faut avouer que le sound design est l’une des grandes forces du film, la séquence de rave en étant la preuve. Le souci vient du fait que le métrage préfère énoncer les choses plutôt que de nous les faire ressentir.
Si la solitude de Niki est visible, il n’est pas nécessaire de consacrer une séquence entière à exposer son mal-être et à répéter son rêve. De plus, Le Virtuose comporte des notes trop communes dans sa partition. Certes, il joue avec les codes, mais y plonge tout de même, à l’instar de la structure de la partie comédie romantique, qui est bien trop classique. Peut-être aurait-il fallu jouer avec instinct et non avec des partitions sous les yeux.
De l’instrument du documentaire, Daniel Roher est passé à celui de la fiction, attiré par une musicalité d’antan. Le réalisateur tient bien sa partition, mais a trop les yeux rivés dessus, ce qui est un problème, car elle comporte certaines ratures et des trous qui causent des fausses notes. Le Virtuose reste un joli concerto, dominé par ses références et par une forte envie de transmission, et de ce côté-là, c’est plutôt réussi.
27 mai 2026 en salle | 1h 49min | Thriller
De Daniel Roher | Par Daniel Roher, Robert Ramsey
Avec Leo Woodall, Dustin Hoffman, Havana Rose Liu
Titre original Tuner

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