Daaaaaali ! : Une journaliste française rencontre Salvador Dali à plusieurs reprises pour un projet de documentaire.
AVIS GLOBAL
Il y a quelques mois, avec Yannick, Quentin Dupieux nous offrait une parenthèse théâtrale d’une heure se démarquant par son incroyable simplicité. Avec Daaaaaali !, le réalisateur loufoque va de l’autre côté du miroir dans un voyage de 1h15 dans l’étrange psyché du peintre surréaliste espagnol. Cette comédie française est sorti au cinéma le 7 février 2024.

Une drôle de collaboration
La rencontre entre Quentin Dupieux et Salvador Dali dépasse le cadre de l’espace et du temps, mais elle ne pouvait qu’avoir lieu. C’est l’occasion pour le réalisateur français de ne pas se mettre de limites, le peintre espagnol ne s’en étant jamais imposé. Cette collaboration impossible n’est finalement que le résultat des précédentes de l’artiste.
De Un Chien Andalou à La Maison du docteur Edwardes, en passant par le projet inachevé Destino avec Walt Disney, Dali n’aura jamais autant donné du sien que dans Daaaaaali !. Dupieux n’a pas fait revivre le peintre comme dans n’importe quel vulgaire biopic, il l’a compris.
Au travers de l’espace et du temps
Daaaaaali ! est plus qu’un long-métrage sur un artiste. Dali est intemporel, voire même atemporel dans sa relation avec le cinéma, art qui par nature réussi à capter le temps et qui là échoue à le faire. Lorsque le peintre peint Gala, la muse lui dit que le tableau existe déjà, brouillant ainsi le cadre spatio-temporel du métrage.
L’élément qui altère le plus le temps reste cependant le fait que Dali soit interprété par plusieurs acteurs et ce à différentes périodes de la vie de l’artiste. Dupieux rejoint et dépasse le concept de I’m Not There de Todd Haynes en entremêlant les interprétations, d’une séquence à une autre ou même d’un raccord à un autre.
Dali est ici un personnage surnaturel et même omnipotent dans son contrôle du médium cinématographique. En témoigne sa première apparition où il marche indéfiniment dans le couloir ou les nombreux effets de rembobinage qui lui sont exclusifs comme s’il ne vivait pas dans le même monde que les autres. En résulte alors un film côtoyant rêve et réalité, et jouant avec notre perception de ces derniers par une succession de mise en abyme de plus en plus loufoques.
Un rubik’s cube pictural et cinématographique
Le long-métrage de Dupieux est totalement hanté par le peintre. Daaaaaali ! n’est que mise en abyme sur mise en abyme. Nous pouvons citer les surcadrages à l’hôtel, la vision du Dali vieux au travers de la fenêtre par le Dali jeune, le tableau La harpe invisible, fine et moyenne dont nous contemplons la conception et le résultat final, celui du cow-boy tirant sur le prêtre dans une scène visible à de nombreuses reprises, et bien sûr la mise en abyme offerte par la télévision et le cinéma qui supprime les cadres, la caméra entrant dans les écrans.
Ces images nous suivent indéfiniment, toutefois elles ne se ressemblent pas toujours. La perception que nous avons de celles-ci varie selon les points de vue. Nous sommes en quelque sorte bloqué dans ce rêve interminable qui se fini que lorsque Dali ouvre les yeux sur sa propre existence.
En revanche, parler de « retour à la réalité » n’est pas vrai car même si nous voyions le métrage par les yeux de l’artiste vieux, Dali reste Dali, Daaaaaali ! étant lui-même une mise en abyme. Le documentaire que souhaite réaliser Judith est celui que nous regardons et il est réalisé par Dali lui-même. Regarder ce film c’est entrer dans un labyrinthe mental aux murs mouvants où les parois affichent les mêmes images.
Si nous sommes contraints d’y pénétrer, c’est dans le but de répondre à une seule question : qu’est-ce que Dali ? Il est facile de se perdre dans ce labyrinthe et de ne pas trouver la réponse, pourtant elle existe. Cette dernière se trouve à l’entrée, via cette image d’un piano dont l’eau coule indéfiniment. L’Art, à l’instar du peintre, dépasse toute logique en ayant ni début, ni fin. Les deux existeront tant qu’il y aura toujours un médium pour créer ou pour parler d’eux.

Derrière la toile
Évoquer la figure de Dali c’est traiter de la célébrité et de l’Art dans son ensemble. Dans Daaaaaali !, le peintre est une star égocentrique et mégalomane possédant des lubies étranges. Par ce personnage, Dupieux critique les dérives que peuvent causer la notoriété, et notamment l’omerta entourant le cinéma.
Dans une séquence aussi drôle que terrible, une maquilleuse se laisse tripoter la poitrine pour l’unique raison que c’est un grand artiste comme si ce statut lui donnait tous les droits. Ceux qui adulent et laissent faire ces stars font tout autant partie du problème.
Lors d’une vente aux enchères, des personnes mettent des millions d’euros pour un tableau qui n’a de Dali que la signature. Le milieu artistique dépeint dans le film est aussi absurde que cynique, tout ne pouvant être mis sur le dos de l’excentricité du peintre espagnol.
Le producteur interprété par Romain Duris est dans son cas très antipathique. C’est un personnage exécrable, en particulier avec Judith. Il représente à lui tout seul tout le mal de l’industrie et ses fausses apparences.
Au dîner, il est très conciliant avec la jeune femme dans l’unique but de l’appâter et de lui faire des demandes déplacées. Ces avances, il les fait en mangeant de façon répugnante, un geste avilissant lié avec le raccord qui suit ce moment.
Quand Judith plante sa fourchette dans le plat de pâte, une domestique fait de même en enfonçant une cuillère en bois dans une bouillie ragoûtante. Cela mène à une autre séquence de dîner qui n’est qu’un parallèle avec celle du producteur et de la journaliste. Si le producteur mange comme un porc, Dali mange de la nourriture pour cochon.
Judith
Dali monopolise l’écran, pourtant le film que nous voyions n’est pas sur lui, mais sur Judith. Daaaaaali ! s’ouvre sur la journaliste et sur ce journal de bord que nous revoyions fréquemment, notamment sur l’écran de cinéma, que ce soit celui de la diégèse ou le notre.
Cette gigantesque caméra qu’a toujours demandé le peintre filme Judith et c’est nous qui la pointons sur elle. La journaliste est notre avatar : elle se présente comme un femme normale, voire ennuyeuse, dont le parcours professionnel et amoureux est classique.
Elle est l’inverse totale de Dali car elle est ancrée tout comme nous dans le réel, celle-ci ne changeant jamais d’actrice pour l’interpréter et nous révélant son âge ce qui nous permet plus ou moins de la placer dans le temps. Au même titre que le spectateur, Judith est embarquée dans ce rêve interminable, dépassée à la fois par Dali et par le producteur.
Elle aussi est dans ce labyrinthe, toutefois elle va réussir à s’en échapper. Ce film qu’elle a toujours rêvé de faire va prendre forme et à ses conditions. La séquence d’interview à l’hôtel revient au même titre que celle du premier appel mais avec un meilleur dénouement.
Le refus de Dali de faire un documentaire dans le second cas participe à la volonté première de Judith : faire son portrait et non celui du peintre. Dali garde cependant le dernier mot sur le métrage dans une séquence condensant toute la mise en abyme de l’œuvre rappelant par ailleurs une séquence précédente en salle de montage. Toutefois, il fallait, à l’instar du tableau de cow-boy, que Dali y mette sa signature.
Prendre comme sujet Dali aurait pu être une facilité pour Dupieux, sauf qu’il a réussi à emmener le peintre dans sa propre psyché. Daaaaaali ! est l’absurdité surréaliste d’un seul homme, et il n’est pas espagnol. À la fin, le métrage nous cri « ça c’est Dali ! », mais nous lui répondons : « ça c’est Dupieux ! ».
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