A Ghost Story – Dépasser l’étiquetage

A Ghost Story : Apparaissant sous un drap blanc, le fantôme d’un homme rend visite à sa femme en deuil dans la maison de banlieue qu’ils partageaient encore récemment, pour y découvrir que dans ce nouvel état spectral, le temps n’a plus d’emprise sur lui. Condamné à ne plus être que simple spectateur de la vie qui fut la sienne, avec la femme qu’il aime, et qui toutes deux lui échappent inéluctablement, le fantôme se laisse entraîner dans un voyage à travers le temps et la mémoire, en proie aux ineffables questionnements de l’existence et à son incommensurabilité.

A Ghost Story | Universal Pictures
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A Ghost Story

Note : 5 sur 5.

A Ghost Story est écrit et réalisé par David Lowery. S’il est profondément atypique et tend donc au clivage, ses qualités ont été gratifiées au Festival de Deauville par des distinctions telles que le prix du jury, celui de la critique internationale et de la révélation. Il est par ailleurs produit par A24, qui à l’habitude de cibler les propositions d’auteurs singulières. Ce drame fantastique américain sorti en 2017, est désormais disponible en VOD (FILMO / PremiereMax / VIVA / UniversCiné)

Inclassable : affranchissement et coalition

Le film est porteur d’une proposition unique et moderne qui semble à la croisée d’une multitude de genres distincts. Cette largesse stylistique lui octroie une véritable singularité. Mais, cette proposition protéiforme n’est pas un outil de sensationnalisme, plutôt un pas vers une émotionnalité nouvelle. Le métrage dessine les contours du genre gothique avec les créatures fantomatiques que l’auteur ne va avoir de cesse de redéfinir. Il y parvient en exploitant l’humanisation de celles-ci : la créature dans toute sa vulgarité déshumanisante n’est plus, ici elle tend à la complexité humaine.

Cette créature est aussi vraie que nature. Par l’intermédiaire de la focalisation externe recouvrant la quasi-totalité du métrage, ce fantôme devient le miroir du spectateur. Nos yeux sont les siens. On se retrouve à observer les alentours comme notre protagoniste, c’est ici que se tisse un lien entre l’observateur interne au récit et celui qui lui en est externe. L’œuvre du cinéaste américain entrevoit également un souffle tragique. Le format extrêmement serré du 1.33 (4/3) nous enferme et fait appel à notre angoisse. Il est surtout omniprésent car inchangé. Sa fonction de cadre est transposée narrativement : ce format contorsionne concrètement les horizons du spectateur et par ricochet ceux du protagoniste.

La destinée du fantôme est d’être oublié, accablé, torturé par ses sentiments. Sa fin est inéluctable, l’échappatoire inexistante. Les mouvements lents et découragés de Casey Affleck en sont une parfaite illustration. Dans sa philosophie éminemment déterministe, le film trouve sa tonalité inquiétante en phase avec l’Elevated Horror.

Le métrage lorgne aussi du côté dramatique. Quand elle observe l’échange dysfonctionnel post-traumatique entre le couple, la caméra est froide. Elle contemple le déchirement simultané et individuel de cette union, les mouvements sont d’une lourde pesanteur. À eux seuls, ils représentent la perte du manque jusqu’à l’oubli. Pour accentuer son émotivité tranchante et saisissante, la caméra va littéralement épier les personnages. Les approcher aux confins de leur âme ; réellement les pénétrer tant elle semble d’un proche perturbant, mais étrangement attachant.

On remarque donc que le film se place l’intersection du gothique, de l’Elevated Horror, du tragique et du dramatique, sa résultante est la coalition d’un large panel sensationnel. De la convocation post-moderne et redéfinissant des codes de ces genres naît un affranchissement du cinéma arrêté. L’œuvre pourtant cryptique dans l’agencement de ses segments cinématographiques se voit être ludique dans vivacité stylistique. Par ailleurs dans cette vivacité stylistique se réfugie une autre forme de mise en perspective.

A Ghost Story | Universal Pictures
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Dualité : un large champ d’opposition

La puissance du geste de cinéma de David Lowery ne se voit pas exclusivement dans sa largesse de tonalité. Non, cette proposition se singularise davantage ailleurs. Inutile de rappeler que nombreux sont les films qui concilient, assemblent et joignent des registres cinématographiques différents en une seule proposition. Moins nombreux sont ceux qui font naître de cette intersection harmonieuse une ambivalence plus qu’opportune. A Ghost Story est de ceux-là ! Pourquoi ? Parce que c’est un film extrêmement emprunt littérairement, il lui arrive sincèrement de soucier de ce médium artistique et d’en incarner les spécificités avec toute l’intelligence que l’on attribue au cinéaste. De la même manière que James Cameron l’a fait dans Avatar, The Way of Water, David Lowery développe une ambiguïté sur le plan littéraire non pas pour plonger dans un scénario étouffant, mais bel et bien pour fortifier l’aspect sensitif de son récit.

Le film va donc se livrer à une forme d’exercice de style pertinent consistant à définir un lot d’éléments raccordés à la dualité afin d’en saisir avec précision une nuance réflexive. Il va superposer tempo d’une lenteur pesante et narration esthétique d’un grandiose accablant sous forme d’oxymore cinématographique.

II va caractériser ses faibles personnages principaux avec un sentiment ambigu, surtout en humanisant la figure spectrale du fantôme. Quand il s’en prend à la famille espagnole dans un segment horrifique, il est tout autre que lorsqu’il observe chaleureusement sa femme qui ne lui peut rien en retour. Ce qui pourrait être qualifié d’antithèse comportementale tant ses revirements apparaissent décontenaçants, et sont perçus comme tels par la caméra qui manifeste le trouble à ces instants.

Les parcours distincts des protagonistes amoureux laissent d’ailleurs présager une forme de chiasme en ABBA : avec le cœur de l’union au centre en B, et les ravages de la perte d’autrui en outil de séparation et de déchéance émotionnelle en A. Un chiasme extrêmement tragique puisqu’il met en évidence que le cœur est condamné à subir la déchéance émotionnelle puisque cette dernière l’enferme littérairement.

À travers toutes ses formes d’opposition placées sous un ciel d’intersection, la proposition s’universalise, elle élargit considérablement son auditoire, en étant profondément humaine : une humanité dissonante et harmonieuse. C’est par ses figures d’opposition que le film dépasse son concept gadget de «science-fiction gothique». En effet, celles-ci rendent l’empreinte émotionnelle du contenu filmique d’une honnêteté absolue et d’une sincérité sans pareille qui magnifient sa résonance avec le spectateur. À aucun moment, l’œuvre ne propose du manichéisme, elle est même avalanche d’ambivalence.

On constate donc que dans sa grammaire cinématographique, A Ghost Story met en scène un immense champ d’opposition qui alimente son humanité. Cette forme de négation n’est toutefois pas seule au sein du métrage.

A Ghost Story | Universal Pictures
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Parler ? Non merci

La négation du film s’étend jusqu’à son rapport à la textualité. Quand on découvre A Ghost Story, une chose frappe, les dialogues sont en quantité extrêmement réduite. C’est le résultat d’une démarche coup-de-poing qui achève de renverser les attendus de l’écriture cinématographique traditionnelle. Une décision d’épuration de scénario tout à fait explicable par son intention : retranscrire l’absence.

Le film interagit avec son spectateur en lui demandant quelle place laisse-t-il au silence dialoguiste ? En lui proposant une œuvre qui ne brille pas dans une forme d’écriture très bavarde comme peut le proposer Christopher Nolan. En questionnant son rapport au deuil et plus largement à l’oubli, sans être un film-vérité. C’est-à-dire que jamais, il ne prétend donner une réponse absolue aux thématiques qu’il aborde.

Critiquer le film avec des slogans antithétiques à toute forme de réflexion poussée et des critères normatifs reviendrait à étriquer sa portée, à rogner son message. Ce film est sensitif, le dire revient à le saisir entièrement. Critiquer de manière binaire la performance des acteurs, la réalisation, la lumière, les cadres, le son … c’est le détruire, mésestimer ce à quoi il tend. A Ghost Story, c’est le cinéma total, celui qui comprend tout à fait son médium et qui s’inscrit en négation absolue des superproductions véreuses et régressives qui étincellent artificiellement. A Ghost Story, c’est l’Art pour l’Homme.

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