Queer – Le refuge des cœurs solitaires

Queer : Dans le Mexico des années 50, Lee, un américain, mène une vie désabusée au sein d’une communauté d’expatriés. L’arrivée du jeune Allerton va bouleverser l’existence de Lee, et faire renaitre en lui des sentiments oubliés.

AVIS GLOBAL

Note : 3.5 sur 5.

Des années après Call Me by Your Name, Luca Guadagnino retourne avec Queer une nouvelle fois dans le passé pour traiter de l’homosexualité, mais avant tout d’amour. Pour le réalisateur, il n’y a que sous un soleil de plomb qu’il peut mettre à l’image ces passions brûlantes, et au Mexique Dieu sait qu’elles le sont.

Queer | Pan Distribution

Liberté carcérale

Queer est un Salaire de la peur où le Mexique devient la terre de refuge de la communauté gay. Tous ont fui leur pays pour se rejoindre là-bas et enfin être libres. Ils sont tous sur le même bateau, représenté par le bar le Ship’s Alloy, ce qui a du bon, mais aussi du mauvais. Ce sont des marins perdus qui voguent dans une mer dangereuse. Ils sont enfermés dans un lieu dont ils ne peuvent fuir à cause de la société qui les entoure.

Les personnages sont entourés de fenêtres et de murs rappelant la prison, et ils ont même des tenues de prisonniers dans un rêve de Lee. Cela va être confirmé lorsque ce dernier et Eugene partent du pays avec les barreaux aux fenêtres qui se présentent à eux lors du départ en car. Malgré cette fuite, Lee va tout de même revenir, et rien n’aura changé, tout ceux qu’il connaissait étant resté. De ce fait, l’écrivain est le plus grand prisonnier de Queer.

Un spleen hollywoodien

Lee est un écrivain allant de bar en bar pour charmer des étudiants américains. Il est présenté comme un personnage étrange qui se rapproche du tueur de Cruising dans ses méthodes opératoires. Subsiste une ambiance pesante lorsqu’il accoste le jeune Mexicain. Il l’emmène dans une chambre d’hôtel pour une relation sexuelle très austère. Au final, il n’est pas un meurtrier, il est juste un pur personnage de l’âge d’or hollywoodien.

Lorsque nous le voyions déambuler la nuit avec son chapeau et son pistolet, il ressemble étrangement à un détective désabusé. Lorsqu’il accoste des hommes, il est évidemment assimilé à un chasseur, rôle assumé dans le chapitre 3 où il va dans la jungle et là où justement on voit qu’il a beaucoup de mal, car il n’arrive pas non plus à atteindre Eugene. C’est d’ailleurs lorsque Queer colle à cette esthétique si particulière et à ces musiques qu’il fonctionne. Les chansons modernes ne marchent pas ici, et renforcent le côté clip qui est très présent, et ce bien plus que dans Challengers.

Lee est donc un personnage torturé, une sorte de Humphrey Bogart qui boit, qui fume et qui se drogue. Lorsqu’il se pique, on pourrait presque y voir Rick Blaine boire dans le noir dans Casablanca. Si l’écrivain est comme ça, c’est parce qu’il souhaite échapper à sa condition de « queer » – mot d’ailleurs répété beaucoup trop de fois dans le film. Cela le dévore de l’intérieur comme une maladie, et avec Eugene elle ne cesse de grandir.

Deux coqs, un perdant

La relation que Lee a avec Eugene est totalement différente des autres car il y a de l’amour dedans. Que ce soit au début avec le jeune Mexicain ou à la fin, l’ambiance est digne de l’antichambre des Enfers avec un éclairage rouge et une musique pesante. Avec Eugene, c’est différent à de nombreux égards, et notamment sur le fait que Lee le considère à tel point qu’il l’emmène chez lui et non à l’hôtel. Le début de leur relation reste en revanche comme les autres, car l’écrivain chasse Eugene, tandis que celui-ci le fuit.

C’est un jeu du chat et de la souris qui s’opère entre les deux jusqu’à ce qu’ils se retrouvent sur le même bateau. Au Ship’s Alloy, les deux ne sont initialement pas dans le même plan, mais lorsque Lee est véritablement sous son charme, ils le sont. Cela marque l’obsession qu’il a pour le jeune homme, et le chapitre 3 rappelle d’ailleurs grandement The Lost City of Z, film dont le thème principal est justement ça. Pourtant, lorsqu’ils s’approchent enfin, ce n’est pas forcément beau. Eugene vomi avant d’avoir des préliminaires fougueux.

Nous avons d’ailleurs la même construction avec le voyage en Amérique du Sud qui est initialement une catastrophe. Cela représente tout le mal-être de Lee et la volonté de Guadagnino de ne pas idéaliser cette relation. Bien que nous le voyions enfin consommer leur relation, et ce avec des plans de l’extérieur effaçant la sensation d’enfermement, cela est très court et cru. Le fait est qu’Eugene n’est pas aussi emballé que Lee, ou du moins il ne le montre pas.

À l’instar de leur première rencontre devant un combat de coqs, ils sont ces animaux, sauf que Lee est le seul à attaquer. Ils ne sont pas au même niveau, en témoigne la discussion autour d’un jeu d’échec. Dans la séquence, Lee essaie de faire jeu égal avec Eugene, sauf que lorsque Mary arrive, elle dit que les pions ne sont pas bien placés, montrant que l’écrivain n’y est pas parvenu. Son obsession ne peut que le mener à la chute comme le ferait n’importe quel drogue.

Queer | Pan Distribution

Bad trip passionnel

L’amour que porte Lee à Eugene se rapproche d’une addiction. C’est ce qui se passe du début jusqu’à la fin, l’écrivain alternant moment de lucidité et moment de divagation, et c’est même de plus en plus fréquent. Il faut dire que Lee est addict à la drogue du lit. Queer débute sur ça avec des plans annonciateurs de son destin, et il se conclut sur ça avec le personnage s’allongeant sur le matelas.

Guadagnino profite de cette caractéristique du personnage pour s’essayer à des séquences illusoires pas trop bien maîtrisées, voire même trop littéral comme avec le serpent qui se mort la queue en prenant la forme d’un « infini ». Lorsque Lee et Eugene partent en voyage, nous sommes en plein dedans. L’écrivain se sent mal à cause de la drogue alors qu’il l’est à cause de celui qui l’accompagne. Paradoxalement, il voit en ces substances le moyen de se rapprocher de lui. Comme Orphée dans le film de Jean Cocteau, Lee veut traverser le miroir et l’atteindre. Trouver le yagé est donc le dernier moyen pour le faire, mais comme pour d’autres drogues, c’est très destructeur.

Dans son dernier bad trip, Lee tue Eugene et vide la chambre avant de partir comme s’il avait accepté son départ, sauf que ce n’est pas le cas. Au début de la séquence, nous voyions le protagoniste observer une maquette où se trouve une version minuscule de lui-même. Finalement, il ne fait que regarder ce qu’il aimerait faire.

Le reflet de leurs âmes

Ce que nous remarquons dans Queer est que Lee et Eugene se ressemblent beaucoup. Ce sont les deux faces d’une même pièce, l’un étant expressif et bavard, tandis que l’autre est stoïque et silencieux. Cela va de pair avec leur métier, l’un étant écrivain, alors que l’autre est photographe. Nous pouvons voir ces spécificités lors du dîner au restaurant ou du petit-déjeuner. Lee parle beaucoup alors qu’Eugene mange.

L’écrivain s’acharne à traduire par des mots ce qu’il ressent, alors que le photographe va à l’essentiel. Il n’empêche qu’Eugene est tout aussi torturé, sauf qu’il ne le montre pas. C’est un personnage complexe dont nous peinons à connaître ses envies. Il ne montre dans le film que très brièvement ses émotions, notamment après avoir pris du yagé, la caméra passant d’un Lee souffrant à un Eugene lâchant simplement une larme.

Le seul moment où nous savons ce qu’il cache à l’intérieur de lui est justement lors de la prise de la drogue. Il dit à Lee qu’il n’est pas « queer » mais désincarné. C’est un moment qui répond à la séquence où Lee lance à Mary qu’il n’est pas hétéro mais désincarné. Dans les deux cas, les deux font l’opposé de ce qu’ils sont et montrent ce qu’ils aimeraient être. Cela ne va cependant pas les empêcher de ne former plus qu’un dans un enlacement qui donne l’impression qu’ils ont fusionné. Queer reste alors dans le flou concernant cette situation, Eugene se volatisant ensuite. Lee revient alors où tout a commencé, celui-ci ressemblant à Eugene, l’écrivain étant présent non pas que pour lui, mais aussi pour les deux.

Conclusion

Queer est un voyage exotique qui reste sentimentalement familier pour Guadagnino. Le réalisateur part dans une quête obsessionnelle des émotions en tentant d’entrer dans la psyché de ses personnages. Il y parvient quelques fois même s’il tourne en rond et est est trop parlant visuellement alors qu’il aurait pu être intensément silencieux.

26 février 2025 en salle | 2h 16min | Comédie dramatique

De Luca Guadagnino | Par Justin Kuritzkes

Avec Daniel Craig, Drew Starkey, Jason Schwartzman

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