Everybody Loves Touda : Touda rêve de devenir une Cheikha, une artiste traditionnelle marocaine, qui chante sans pudeur ni censure des textes de résistance, d’amour et d’émancipation, transmis depuis des générations. Se produisant tous les soirs dans les bars de sa petite ville de province sous le regard des hommes, Touda nourrit l’espoir d’un avenir meilleur pour elle et son fils. Maltraitée et humiliée, elle décide de tout quitter pour les lumières de Casablanca…
AVIS GLOBAL
Dans Everybody Loves Touda, Nabil Ayouch nous entraîne dans un voyage à travers le Maroc et l’âme d’une femme, Touda, déterminée à affirmer sa liberté dans un monde qui la juge et l’opprime. Le film, porté par une Nisrin Erradi incandescente, explore avec profondeur les luttes personnelles et culturelles d’une Cheikha moderne, tout en redonnant à cet art traditionnel marocain ses lettres de noblesse.
Touda appartient à la lignée des Cheikhates, ces artistes rebelles et iconiques du Maroc, qui, depuis le XIXe siècle, bravent les interdits en chantant la vie sans pudeur ni censure. Leur art, l’Aïta, est une poésie chantée, empreinte de résistance et de désir. À travers Touda, Ayouch réhabilite un pan méconnu de la culture marocaine en France, offrant un regard fascinant sur ces femmes à la fois adulées et marginalisées. Ces chants, évoquant corps, amour et émancipation, deviennent ici le souffle d’une liberté revendiquée.
Touda, interprétée avec intensité par Nisrin Erradi, incarne la résistance. Humiliée, maltraitée, et confrontée à une société patriarcale qui condamne son mode de vie, elle ne plie jamais. À Casablanca, où elle espère construire un avenir pour elle et son fils sourd-muet, elle découvre que la liberté a un prix. Touda chante pour se libérer, mais aussi pour donner une voix à ceux qui n’en ont pas, notamment à son fils, son moteur dans cette quête d’indépendance.
La réalisation de Nabil Ayouch atteint ici des sommets, notamment dans une scène magistrale en plan-séquence de huit minutes, où Touda traverse un hôtel de Casablanca, monte sur scène, puis descend vers une désillusion poignante. Ce moment illustre brillamment la dualité entre espoir et chute, un thème central du film. La direction photo de Virginie Surdej sublime chaque plan, oscillant entre la lumière éclatante des paysages marocains et l’obscurité des cabarets, renforçant le contraste entre beauté et oppression.
Le film repose en grande partie sur l’interprétation phénoménale de Nisrin Erradi. Déjà remarquée pour Adam, elle incarne ici une héroïne moderne avec une intensité rare. Pour ce rôle, elle s’est immergée pendant plus d’un an dans l’univers des Cheikhates, apprenant à chanter, danser et jouer de la percussion. Sa performance est d’une sincérité et d’une puissance émotionnelle qui transcendent l’écran, rendant palpable la résilience de Touda face à l’adversité.
Au-delà de l’hommage culturel, Everybody Loves Touda s’inscrit dans une critique sociale et féministe. Le film explore les injonctions pesant sur les femmes marocaines et, plus largement, sur celles qui osent défier l’ordre établi. Touda, dans sa quête de dignité et de liberté, reflète les tensions entre modernité et tradition dans une société encore divisée entre progressisme et conservatisme.
Everybody Loves Touda est bien plus qu’un simple drame musical : c’est un cri de révolte, une ode à la résilience et un hommage vibrant aux Cheikhates. Nabil Ayouch signe ici un film puissant, porté par une mise en scène ambitieuse et une interprétation remarquable. Touda, en incarnant la résistance à l’injustice, rappelle que l’art, même sous-estimé ou marginalisé, peut devenir une arme de liberté et d’émancipation.
18 décembre 2024 en salle | 1h 42min | Drame
De Nabil Ayouch | Avec Nisrin Erradi, Joud Chamihy, Jalila Tlemsi

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