Synopsis : Août 92. Une vallée perdue dans l’Est, des hauts fourneaux qui ne brûlent plus. Anthony, quatorze ans, s’ennuie ferme. Un après-midi de canicule au bord du lac, il rencontre Stéphanie. Le coup de foudre est tel que le soir même, il emprunte secrètement la moto de son père pour se rendre à une soirée où il espère la retrouver. Lorsque le lendemain matin, il s’aperçoit que la moto a disparu, sa vie bascule.
AVIS GLOBAL
Les Frères Boukherma sont arrivés avec un vent de fraîcheur dans le paysage cinématographique français. Leur cinéma semble avoir ingurgité à la fois un cinéma « rural » avec une galerie de personnages atypiques, des gueules, un cinéma qui tend légèrement vers celui de Bruno Dumont, mais aussi à la fois un cinéma de genre, populaire qui rend leurs films accessibles et infiniment sympathiques.
Mais voilà, alors que Teddy, film de loup-garou sur fond de critique sociale, arrivait à nous charmer par son humour, son esthétique et son côté artisanal, leur troisième film, L’année du requin, montrait déjà la limite de leur cinéma.
En effet, leur mise en scène se reposait beaucoup sur des plans fixes, certes bien composés, mais dénués de mouvements, et sur une approche simpliste des scènes de tension, en raison du manque de moyens. La scène de l’attaque du loup-garou dans Teddy ou celle du requin montrait bien que les frères avaient du mal à mettre en scène leur « monstre » et à créer de la tension.
Le rendu était assez pauvre. Il était donc nécessaire que les cinéastes se renouvellent vite et transforment leur style afin de nous surprendre. Eh bien, nous pouvons être rassurés, car avec Leurs Enfants après eux, les frères cassent leurs codes et nous délivrent un film générationnel puissant, émouvant et surtout avec des idées de plans qui claquent.

La vie romanesque dans le Grand-Est
Adaptation du roman éponyme de Nicolas Mathieu, prix Goncourt 2018, Leurs Enfants après eux devait être à l’origine réalisé par un certain Gilles Lellouche, qui finalement se désiste, car assez occupé avec son ambitieux projet L’Amour Ouf qui, de manière évidente, partage une affiliation avec le film des Boukherma. Lellouche se cantonne au rôle de producteur, mais également à celui de second rôle, celui du père du personnage principal, un rôle difficile de père alcoolique qu’il interprète haut la main.
Ce sont donc les deux frères qui s’y collent et force est de constater que la réalisation d’une adaptation leur a fait un bien fou. En effet, l’exercice se différencie de leurs précédents films : ici, il est question d’une histoire préexistante qu’il faut adapter, couper et mettre en images tout en intégrant leur personnalité, et ils y arrivent avec panache.
Premièrement, le livre se passe dans le Grand Est et s’intéresse à la ruralité, à la classe ouvrière, et donc nous conte la destinée des contadins, composant entièrement le cinéma des deux frères. Et deuxièmement, les Boukherma s’emparent d’une histoire dense qui s’étale sur différentes années et qui dresse les portraits de jeunes adolescents sur fond de romance et de violence sociale.

De toute beauté, un cinéma riche et ambitieux
Une œuvre riche qui oblige les cinéastes à épouser totalement le lyrisme du bouquin. Exit les plans fixes donc et dites bonjour au mouvement. Car c’est ce qui frappe d’emblée lors du visionnage. Les personnages sont filmés à différentes échelles.
Des gros plans pour capter au mieux leurs émotions, des inserts sur la peau, les cheveux, les yeux pour donner de la sensualité et faire transparaître au mieux la sensation des premiers émois amoureux, des plans sublimes lors des virées à moto ou à vélo, des séquences musicales très travaillées et touchantes, (la scène de la piscine avec les Red Hot Chili Peppers ou bien celle du slow sur fond de Francis Cabrel) et des inspirations westerniennes qui enfin apportent une tension qui manquait cruellement aux précédentes œuvres.
Leurs Enfants après eux se caractérise donc par un mouvement ininterrompu. Mouvement de la caméra, mouvement du temps (le récit s’étale sur quatre étés) et aussi mouvement des personnages qui courent en permanence (ou roulent à moto en l’occurrence) et qui se percutent par instant pour donner lieu à des confrontations amoureuses, familiales ou bien sociales.
Comme mentionné précédemment, le film se rapproche légèrement de L’Amour Ouf par son ambition formelle et pour la structure de son récit, même si, dans ce dernier, l’histoire s’étale sur une plus longue durée. Mais contrairement au film de Gilles Lellouche, les Boukherma font le choix de se focaliser plus sur l’intime et sur un personnage précis, celui de Anthony, joué par Paul Kircher, toujours aussi singulier, mais toujours aussi juste.

Miroir de deux êtres que tout semble opposer
L’Amour Ouf pouvait parfois se perdre et délaissait la romance dans sa deuxième partie pour faire le choix de la violence. Leurs Enfants après eux ressemble plus à la première partie, autrement dit à celle où l’amour prédomine. Même s’il est question d’une amourette qui fait des va-et-vient, l’amour est toujours au centre du récit.
Les Boukherma délaissent la violence (mais qui, lorsqu’elle est présente, fait assez mal). Le personnage de Hacine (interprété par le charismatique Sayyid El Alami) est malheureusement moins développé que celui d’Anthony, bien que son parcours soit montré comme une sorte de miroir déformé de celui d’Anthony.
Une opposition sociale qui permettait d’avoir deux trajectoires radicales, l’une vers l’amour et la réconciliation, et l’autre vers la violence et la vengeance. Il est dommage de ne pas avoir eu de véritable résolution concernant le rapport entre ces deux personnages.
Mais n’était-ce pas le souhait des réalisateurs ? De ne pas tout résoudre frontalement, mais au contraire de laisser tout ça en suspens à la manière de l’âge adolescent où on ressent les choses intérieurement, où on ne dit pas grand-chose, où on communique par les regards et que donc, ne pas aboutir à une conclusion, à une réconciliation (amoureuse, amicale, familiale…) représente tout simplement l’insouciance adolescente ?
C’est ce que tentent de saisir les Boukherma malgré notre frustration, mais cela entraîne néanmoins une très forte mélancolie. La toute fin du film en témoigne. Pour finir, on est obligé de saluer la totalité du casting qui regroupe les acteurs vétérans (Lellouche donc et aussi Ludivine Sagnier parfaite) et la nouvelle génération (Paul Kircher et Sayyid El Alami bien sûr, mais aussi Angelina Woreth magnétique dont l’alchimie avec Paul est très forte).
On aurait juste aimé la voir un peu plus, avec Louis Memmi et Christine Gautier, actrice fétiche des Boukherma, qui sont tous exceptionnels de justesse. On a aussi un caméo flippant de Raphaël Quenard qui, décidément, est omniprésent dans le cinéma français.
Nul doute que Leurs Enfants après eux sonne comme un renouveau pour les Boukherma qui entrent dans un nouveau champ des possibles et cela s’annonce très excitant pour la suite.
4 Décembre 2024 en salle | 2h21 | Drame
De Ludovic & Zoran Boukherma | Avec Paul Kircher, Angelina Woreth, Sayyid El Alami
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