Synopsis : Sur le plateau des Grandes Gueules, l’avocate parisienne Sarah Saldmann s’emporte : elle dit que le Smic, c’est « déjà pas mal ». D’où l’invitation du député François Ruffin qui lui demande d’essayer de vivre pendant trois mois avec 1 300 €.
AVIS GLOBAL
Sarah Saldmann, juriste réac au train de vie ultra bourgeois, écume les plateaux de RMC, de CNEWS ou des émissions de Cyril Hanouna pour enfiler comme des perles les préjugés et les lieux communs sur les classes populaires et leur rapport au travail, fustigeant l’assistanat et clamant haut et fort qu’il est tout à fait possible de vivre très correctement avec un SMIC. Le député ex-insoumis François Ruffin l’interpelle et lui propose une expérience : essayer de vivre avec ce revenu minimum pendant trois mois, ce qu’elle refuse. C’est finalement pendant une semaine qu’elle va partir à la rencontre de ceux qui tiennent le pays debout et tenter d’effectuer leurs tâches.

Un dispositif qui questionne
Davantage en phase avec le format et les codes du reportage TV, ce genre de dispositif à vocation éducative se révèle souvent inopérant au cinéma. C’est malheureusement une nouvelle fois le cas ici, pour diverses raisons.
Tout d’abord, parce que l’effet comique recherché tombe rapidement à plat. Le documentaire enfonce des portes ouvertes pour sur signifier la déconnexion des « élites » avec le « peuple » : première rencontre entre les réalisateurs et Sarah Saldmann au Plaza Athénée, croque-monsieur à la truffe à 54 euros, talons hauts de 10cm pour accompagner et aider un livreur de colis dans sa tournée… Toute une mise en scène (de la jeune femme plus que des deux réalisateurs, sans doute) qui n’était pas nécessaire pour que le spectateur ait conscience de l’ampleur du décalage. Certaines séquences rappellent notamment l’émission culte Strip-Tease.
Ensuite, car l’on comprend assez rapidement, de par la personnalité de sa principale protagoniste, inconséquente et obtuse, que cette dernière n’a pas les capacités de raisonnement ni la maturité nécessaires pour une remise en question réelle et que la démarche des réalisateurs qui repose sur l’espoir de la voir faire évoluer ses convictions profondes se révèle très naïve. Et ce ne sont pas les quelques scènes où elle semble feindre une émotion ou finir par admettre du bout des lèvres que ses jugements sont parfois trop hâtifs qui parviendront à convaincre le spectateur de sa sincérité.
Le film tourne donc très rapidement à vide dès lors que Sarah Saldmann ne cesse de brandir le même argument selon lequel les gens à qui François Ruffin la confronte ne seraient pas ceux qu’elle cible dans ses propos et qu’elle considère comme assistés, continuant ainsi de diaboliser une frange de la population qui serait responsable de tous les maux de la société.
Enfin, l’on ne peut s’empêcher de s’interroger sur la pertinence d’avoir choisi une chroniqueuse TV pour participer à cette expérience. Ne serait-ce pas davantage la place d’une personnalité politique d’être mise en position de devoir confronter son discours à la dureté de la vie d’une grande partie de la population française ? Ce parti pris en dit finalement long sur le rôle et le poids du consultant politique et des chaînes d’info en continu aujourd’hui. Nous y reviendrons.

Un portrait touchant de la France qui galère
Le dispositif de départ se révèle n’être au final qu’un prétexte, et lorsque le film détourne sa caméra de celle qui se révèle être un élément perturbateur, il nous offre des témoignages bouleversants, qui un à un dessinent le portrait d’une France brisée par le travail. L’on sera plus particulièrement émus par ces familles, souvent monoparentales, qui viennent chercher de la nourriture autant qu’un peu de chaleur humaine aux Restos du Cœur ou au Secours Populaire, par cette auxiliaire de vie de Saint-Etienne pour qui le plus important est de se sentir utile aux autres, qu’importent le faible salaire et les conditions d’exercice pénibles, et par cette agent d’entretien qui reprend goût à la vie grâce à ce nouvel emploi mais qui a honte de s’exprimer face caméra à cause de l’état de sa dentition.
Des héros du quotidien filmés avec beaucoup de tendresse et de respect, à qui l’on donne le temps de livrer ce qu’ils ont sur le coeur et qui sont célébrés dans une séquence finale très émouvante, au son d’une chanson de Stromae, « Santé », dont les paroles raisonnent avec une justesse saisissante :
Rosa, Rosa
Quand on fout le bordel, tu nettoies
Et toi, Albert
Quand on trinque, tu ramasses les verres
Céline (céli) ‘bataire (‘bataire)
Toi, tu t’prends des vestes au vestiaire
Arlette, arrête
Toi, la fête tu la passes aux toilettes
Et si on célébrait ceux qui ne célèbrent pas
Pour une fois, j’aimerais lever mon verre à ceux qui n’en ont pas
À ceux qui n’en ont pas
Enfin, l’authenticité et la justesse des témoignages recueillis dans le film mettent plus que jamais en relief la vacuité des chaînes infos mais aussi les ravages qu’elles peuvent causer en laissant la parole en continu à des chroniqueurs qui ont un avis sur tout mais qui se révèlent n’être spécialistes de rien. Des propos creux au service d’analyses superficielles mais qui s’infiltrent dans la pensée de ceux qui les écoutent et qui infusent lentement.
Conclusion
Si le documentaire se révèle plus bancal que les précédents des deux réalisateurs, l’on ne peut que saluer la démarche, certes maladroite mais salutaire, dans une France plus que jamais divisée. Le film ne fera malheureusement sans doute pas changer grand monde d’avis mais il est paradoxalement rassurant de voir que certains de nos politiques continuent d’avoir la naïveté de croire que c’est possible.
Le 06 novembre 2024 en salle | 1h24 | Comédie, Documentaire
De Gilles Perret & François Ruffin | Par Gilles Perret & François Ruffin
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