Emilia Pérez – Audiard nous fait danser dans un film aussi déroutant qu’enivrant !

Emilia Pérez : Surqualifiée et surexploitée, Rita use de ses talents d’avocate au service d’un gros cabinet plus enclin à blanchir des criminels qu’à servir la justice. Mais une porte de sortie inespérée s’ouvre à elle, aider le chef de cartel Manitas à se retirer des affaires et réaliser le plan qu’il peaufine en secret depuis des années : devenir enfin la femme qu’il a toujours rêvé d’être.

AVIS GLOBAL

Note : 4 sur 5.

Jacques Audiard aura su chambouler les spectateurs cannois avec son dernier film ! Le réalisateur de Un Prophète ou De rouille et d’os est un habitué de la croisette, mais son dernier projet aura su nous intriguer, et peut-être, un peu aussi, nous inquiéter. En venant mélanger les cartels de la drogue mexicains, à la comédie musicale, en y mettant un soupçon de transidentité… Il est clair qu’Audiard sort de sa zone de confort ici, et vient déjà nous donner le vertige rien qu’en lisant le pitch. Et en venant rafler deux prix Festival de Cannes, avec le Prix du Jury, et une palme collective pour le cast féminin, il était temps que ce film se dévoile ! Alors, est-ce que ce dernier Audiard est un grand cru aux notes solaires et enivrantes ? Ou bien, est-ce un essai fouillis, qui vire presque au nanar ?

Emilia Pérez | Pathé Film

Emilia Pérez est un film qui ne cesse de faire le funambule entre le génie et le risque du trop-plein, mais parvient à en tirer quelque chose de fort ! Ici, l’artificialité est assumée, les genres se mélangent, et les émotions se croisent pour un cocktail presque parfait. Avec une bande sublime d’actrices, Audiard se pare des plus belles gemmes pour les mettre dans un écrin travaillé. Un coup de poker qui se transforme en coup de cœur !

Audiard met la gomme sur une mise en scène endiablée !

Dès son introduction, où notre avocate, Rita, prépare un plaidoyer pour son boss sur une note joyeuse de meurtre conjugal. Audiard donne le ton ! Ici, le film fait exploser l’artificialité de son dispositif scénique, surtout dans ses scènes musicales. Au fil des danses, le film épouse toute la facticité de son décor, pour mieux jouer avec, et y insuffler toute l’intimité de ses personnages !

Au fil des lieux, des mouvements de caméra endiablés, des intrigues et de ce flot d’émotions, les chants, parfois susurrés, viennent apporter tantôt un flot d’émotions très intime, tantôt un bouillonnement collectif furieux ! En faisant, par instants, primer l’émotion de ces voix, au milieu des chorégraphies rythmées à souhait. Ici, les musiques composées pour le métrage font mouche, et Audiard s’en empare avec une flamboyance assumée.

Emilia Pérez | Pathé Film

Que ce soit dans le mouvement des corps, lors d’un dîner caritatif où les élites en prennent pour leurs grades, ou encore dans une salle de cliniques où les patients sont des décors mouvants, ou tout simplement dans le mouvement des armes à feu qui se chargent, on se plaît devant une profusion d’idées de mise en scène brillamment mise en place, et se basant sur des codes variés.

Car c’est aussi là que le pari le plus fou, et le plus risqué intervient, mélanger des genres qui, à priori, n’ont rien en commun. Entre la comédie musicale, le thriller, la question de la transidentité, la fracture sociale d’un pays… On se retrouve face à un melting pot de genres, qui répondent à des codes visuels différents, et qui auraient pu donner un amas de mauvais goût.

Il ne fait aucun doute qu’Audiard le sait, et en assumant ce pari, il joue à frôler la frontière du too much, sans jamais basculer du mauvais côté. Ainsi, en parvenant à mettre chaque sujet à l’honneur, le film trouve une forme d’équilibre.

Un récit dense, pas toujours adroit, mais des actrices sublimes

Mais alors, comment articuler toutes ces idées dans un film de plus de deux heures ? Eh bien, Audiard s’essaye à cet exercice ! Et finit par nous livrer un récit dense, mais qui ne gère peut-être pas tout parfaitement.

Là où la crainte du sujet de la transidentité s’estompe rapidement, Audiard vient embrasser le sujet avec une empathie presque candide. Mais loin de venir embrasser le récit queer, le film sent davantage la sueur et le soleil. Où Manitas, monstrueux chef d’un cartel de la drogue, tue l’homme sanguinaire pour embrasser son véritable soi.

En devenant Emilia Pérez, est-ce que l’absolution sera possible dans un Mexique meurtri où les cartels et la corruption laissent des cicatrices profondes sur la population ? Notre tante Emilia adorée se transforme en salvatrice des souffrances de familles brisées, en bienfaitrice du peuple… Mais le passé revient toujours, et Emilia n’y échappera peut-être pas.

Emilia Pérez | Pathé Film

Quelle merveilleuse idée d’avoir pris dans ce rôle Karla Sofia Gascon, actrice transgenre espagnole, qui vient rayonner dans ce film. En étant un centre magnétique à l’écran, l’actrice envoûte, émeut… Et vient créer avec sa comparse, Zoe Saldaña, un duo de femmes fortes.

Selena Gomez et Adriana Paz, plus en retrait, apportent des contre-poids intéressants, et se révèlent être plus importantes qu’au premier abord. Tandis que le récit avance, nos deux femmes prennent en profondeur, bien que tout ne soit pas parfait dans sa partition !

Si l’intrigue nous emporte facilement, on peut tout de même entrevoir quelques failles. Notamment dans le traitement de la vie passée d’Emilia, là où Manitas a dû fortement contribuer aux atrocités dévoilées dans la deuxième partie du film, on constate une inconscience, voire une naïveté de notre chère tantine.

Alors que l’amour pour ses enfants, maintenant orphelins, ne s’estompera jamais, et que son nouveau soi tente de nous faire oublier la figure sombre de Manitas. Le passé la rattrape, et avec lui, une addition au goût amer. Mais est-ce qu’il n’était pas possible de prendre un poil plus de distance par rapport aux atrocités passées de ce personnage ?

La naïveté, l’élément qui fait basculer le génie dans le nanar ?

Là où Audiard faiblit un peu, c’est dans une certaine naïveté narrative, où certains retournements de situation ne s’embarrassent pas de la notion de réalisme. Comme ce rapprochement à coups d’exhibition de gros pistolet brillant, la question de la transition dans un milieu ultra-bourgeois, ou encore toute cette fracture sociale causée notamment par une corruption omniprésente, tandis que notre héroïne continue de vivre en reine dans sa villa surplombant Mexico City.

Emilia Pérez | Pathé Film

Mais pourtant, là où la transition d’Emilia vient aussi matérialiser le rejet de cette violence masculine, dans ce milieu de cartel où « l’oeil pour oeil » prime toujours, car tout le monde aime la loi du talion, et où notre héroïne verra cette ultraviolence éclater à nouveau devant sa porte, Audiard ne cherche jamais l’absolution de son personnage principal, mais questionne ces thématiques phares. Quel dommage en revanche, que le tout souffre de quelques grossièreté narrative, même si cela ne nous empêchera pas d’admirer le morceau de bravoure que représente ce film !

Au final, on fonce ? Ou on passe ?

Qu’il est difficile de ne pas radoter quand on est un habitué de Cannes comme Jacques Audiard, et pourtant c’est le miracle que le réalisateur parvient à accomplir ! Avec Emilia Pérez, le réalisateur entre en terre inconnue pour mieux briller.

Avec son cast féminin envoûtant, porté par le duo magique Gascon/Saldaña, ce récit embrasse toute sa facticité, presque romanesque. En venant balayer tout soupçon d’opportunisme sur sa thématique de transidentité, cet arc s’incruste parfaitement dans une suite pleine d’empathie.

Emilia Pérez | Pathé Film

Bien que le film peut effrayer de par sa générosité, venant frôler le kitsch par instants. Audiard s’amuse à un exercice de funambulisme, et réussi à maintenir l’équilibre. En se faisant côtoyer la comédie musicale au film de gangsters, le métrage nous emporte dans un mélange explosif, généreux et d’une maîtrise totale. C’est en acceptant tout son côté superficiel que le film gagne en puissance visuelle, et peut-être aussi émotionnelle ! Les passages musicaux séduisent, la bande originale fait vibrer… Et le réalisateur n’oublie pas de faire exploser toute l’intimité de ses personnages aux timbres de leurs voix.

Si le film demande tout de même d’accepter certains défauts, parfois très grossiers, c’est pour mieux lâcher prise, et se laisser séduire par la magnétique Emilia. Au final, voilà un film singulier, poignant et enivrant… Qui saura vous dérouter, mais pour mieux vous faire succomber à son charme !

Le 21 août 2024 en salles | 2h10 | Drame, Comédie musicale, Thriller

De Jacques Audiard | Par Jacques Audiard

Avec Zoe Saldaña, Karla Sofia Gascon, Selena Gonez, Adriana Paz

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